Dakar : capitale africaine du street-art

Au Sénégal, le graffiti n’est pas seulement une technique artistique liée à la mouvance du hip-hop, il est aussi utilisée comme un moyen d’expression pour des revendications sociales et politiques.

Crédit photo : Groupe Amoniak Graff.

Crédit photo : Groupe Amoniak Graff.

Sitôt arrivé à l’aéroport Léopold Sédar Senghor de Dakar, le visiteur est tout de suite happé par l’ambiance chaleureuse de la capitale. Entourée par l’océan Atlantique, Dakar est une ville au relief plat. Elle s’étend sur une superficie d’environ 82,38 km2. Il est vrai que l’architecture traditionnelle et celle héritée de la colonisation ont cédé la place à des constructions d’un style plus contemporain. Mais Dakar reste une ville chargée d’histoire au charme indéniable. Dans certains quartiers de la ville, il est toujours possible de plonger dans l’ambiance du passé. C’est le cas selon Medou, employé dans une résidence hôtelière, des quartiers comme Dakar plateau, le Pont, la Gare ou encore dans la Medina. Ce quartier populaire est l’une des 19 communes d’arrondissement de Dakar où il n’est pas rare de tomber sur des constructions anciennes et leurs fameux « toits-terrasses » où le soir venu, il fait bon de se prélasser en profitant de l’air frais des nuits dakaroises.

Le show de l’art urbain

A la faveur de plusieurs événements internationaux comme le sommet de la Francophonie tenue du 28 au 30 novembre 2014, la capitale sénégalaise a fait sa mue. Le gouvernement sénégalais a entrepris d’importants travaux pour améliorer la qualité des infrastructures d’une ville qui abrite, à elle seule, près de la moitié de la population sénégalaise. Aujourd’hui, avec ses autoroutes bien tracées, ses immeubles, ses HLM qui sortent de terre comme des champignons, ses rues bordées de palmiers et d’arbres de toutes sortes, Dakar affiche le fier visage d’une métropole africaine moderne et dynamique.

Dakar bouge et porte bien son nom. Car l’art est présent partout dans la ville et témoigne de l’attachement d’un peuple pour la chose culturelle. Sur la Corniche ouest de Dakar, sur la place du souvenir africain, au Mamelles ou encore sur la place de l’indépendance, des sculptures géantes de plasticiens locaux ou étrangers racontent l’histoire passée et présente du Sénégal.

A cote de cet art formel reconnu de tous, une forme esthétique et culturelle se développe depuis de nombreuses années. C’est le street-art, plus précisément le graffiti. Impossible de mettre un pied dans la capitale du Sénégal sans voir un mur décoré de dizaine de tags. Les tags sont des graffs tracés ou peints par les graffeurs aussi appelés tagueurs et qui se caractérisent par un graphisme proche de l’écriture.

Selon Jean Kouam Tawadje, professeur d’arts plastiques à l’université de Yaoundé 1, le graffiti est par essence un art de la rue. C’est une technique artistique née aux Etats-Unis vers les années 1970. Le graffiti est lié à la culture hip-hop dont il est une des formes d’expression à côté du rap et du breakdance. S’il est difficile de remonter à la genèse du graffiti au Sénégal, Mamadou Sow, jeune bloggeur très attentif à ce qui se passe dans sa ville, pense que la pratique date des années 1990.

Le graffiti est une discipline duhip-hop et Sénégal, ce mouvement est assez ancien », dit-il en faisant allusion au Positive Black Soul, le groupe de rap fondé dans les années 1990 par Didier Awadi et Doug E. Tee. LePSB fut l’un des premiers groupes de rap d’Afrique francophobe a cartonné sur la scène internationale. « Le Sénégal compte au bas mot près de 000 groupes de rap, Dakar ne pouvait pas rester en marge de ce phénomène », souligne le journaliste sénégalais, Abdou Rahmane Mbemgue. L’une des figures de proue de ce mouvement est le « graffeur Docta », de son véritable nom Amadou Lamine Ngom. A bientôt 40 ans, « le docteur des murs » est une véritable star

chez lui. « C’est un artiste socialement, engagé », précise notre source. Pour « Docta », le graffiti est art pour communiquer avec la population. Cette vision a beaucoup influencé les travaux des autres graffeurs dakarois. « Le graffiti permet aux artistes de s’exprimer artistiquement et de contribuer aussi à la beauté de la ville », soutient Assane Fall. Bibliothécaire de profession, le jeune dakarois s’intéresse aussi à la culture urbaine de son pays. « De nombreux gaffeurs ont contribué à embellir certains quartiers où les murs étaient en souffrance », affirme Georges El Dials, un autre dakarois. Au fil des années, les travaux des graffeurs ont fini par donner à la ville cette ambiance particulière qui a séduit tant de touristes à travers le monde. Souvent organisés en groupes, les artistes ne se donnent à effet aucune limite. Les fresques peuvent être de simples lettrages ou alors des peintures murales beaucoup plus élaborées.

IMG_20151205_135825Le style est très varié et emprunte au « old school », « free style », au style peinture mais le ballet de couleur est toujours au rendez-vous. Les graffeurs utilisent par habitude lestons chauds comme le rouge, le jaune, etc. Le résultat est toujours à la hauteur des attentes. Comme on peut le voir sur la Corniche à Dakar à plusieurs mètres de la Place du souvenir africain. La fresque longue de plus d’une quinzaine de mètres présente dans un bel ensemble où domine le ton vert, l’importance du sport dans une ville où il est courant de croiser des sportifs à toute heure de la journée. Au Croisement Cambéréne dans le nord-est de Dakar, le groupe « Amoniak Graff » invite les visiteurs à la contemplation d’une longue fresque réalisée en hommage à Nelson Mandela. Les artistes sénégalais sont très fins dans leur travail.Le graffiti tel que pratiqué au Sénégal surprend aussi par les différentes configurations qu’il peut prendre. Il est devenu au fil des ans un moyen pour les jeunes Sénégalais d’exprimer leur opinion.

L’art de la revendication

« Libérez Karim Wade ! ».L’inscription est écrite en gros caractères. Dans les soucis d’attirer l’attention d’un grand nombre de personne, les partisans du fils de l’ancien président du Sénégal, Abdoulaye Wade, incarcéré depuis 2014 à la maison d’arrêt de Reubeus à Dakar pour détournements de fonds publics, ont choisi des points stratégiques de la ville. Non loin du Stade Léopold Sedar Senghor, où s’effectuent depuis plusieurs mois, les travaux de construction d’une autoroute. Le message est bien visible pour les piétons et les automobilistes, surtout les plus attentifs qui empruntent cette voie. A l’observation, l’inscription date de longtemps. Pourtant cela ne semble gêner personne. Les Dakarois vont et viennent sans y prêter attention, au grand étonnement de ceux qui viennent des pays où la moindre allusion à des opposants est sévèrement réprimée. Ce d’autant plus que le message n’est pas isolé.

En parcourant Dakar, il est loisible de tomber sur des dizaines de tags de même type, c’est-a-dire de simples lettrages. Lorsqu’ils ne font pas allusion à Karim Wade, ils sont utilisés pour demander la libération des personnalités comme Cheik Allassane Sène. Le guide religieux emprisonné en février 2015, selon le journal « Le Quotidien », pour « acte de terrorisme ». « Ces types de tags ne sont pa artistiques et je trouve qu’ils salissent plutôt les murs », regrette Assane Fall. « Les tags sur les murs peuvent être des slogans politiques, des insultes entre hommes politiques des règlements de comptes ou parfois des mots de soutien en faveur d’un homme politique en mauvaise posture comme le libérez Karim Wade !», explique le journaliste Abdou Rahmane Mbemgue.

En période électorale, les murs de Dakar sont inondés de messages. En ce début du mois décembre, les empoignades des dernières élections municipales de 2014 sont encore visibles partout dans la ville. Pour de nombreux Dakarois, ce phénomène est à l’image du peuple sénégalais très attaché à l’idéal de la liberté d’expression. « Le Sénégal a une longue tradition démocratique et la liberté d’expression est bien ancrée chez les jeunes. Le mouvement Yen a marre, cité comme modèle d’engagement des jeunes, fait aussi des émules au Mali, au Burkina-Faso », revèle l’homme des médias. En dehors de cet aspect, on remarque que le graffiti sert parfois à valoriser les coutumes.

L’esprit de « la teranga», cette hospitalité et courtoisie si chère aux Sénégalais se retrouve également sur les murs. « Dr Mbacke Dia merci pour la scolarisation des femmes et leurs financements », sont gravé en belles lettres sur les murs du lycée de Patte d’oie en face de la mosquée du même nom. « Parmi les représentations picturales sur les murs de Dakar, il y a les photos des personnalités religieuses, (imans, marabouts), qui sont des personnalités vénérées et très respectées par les Sénégalais. L’Islam sénégalais est un islam confrérique, et ces photos de marabouts sont une façon d’exprimer* une appartenance confrérique », poursuit le journaliste.

Ce dynamisme du street-art sénégalais a fini par susciter l’intérêt de plusieurs structures. Un festival international du graffiti existe depuis 2008 et, en mars 2015, le géant américain Google, à travers sa représentation d’Afrique, s’est proposé de conserver à travers la création d’une galerie photo, cet art éphémère. Au cinéma, Abdoul Aziz Cissé et Wagane Guéye ont tourné un documentaire « Aaru Mbedd » (Les murs de Dakar). Mais les défis auxquels sont confrontés les graffeurs sénégalais restent nombreux. Outre l’organisation du secteur, ils se battent pour que leur discipline soit reconnue comme un art à part entière. Pour que Dakar devient véritablement la capitale du street-art.