#HeForSheStronger, les hommes prennent la parole contre les violences faites aux femmes


Cinéastes, plasticiens, médecins ou anonymes s’expriment dans le cadre de la campagne digitale «#HeForSheStronger : 30 jours contre les violences faites aux femmes », lancée par l’entrepreneure et féministe camerounaise Patricia Bakalack. Ils dénoncent, tout en proposant des solutions contre ce fléau au Cameroun. 

Landry Mbassi

« Aucune bataille féministe ne s’est gagnée sans l’apport, même infime, des hommes, les inclure dans la résolution des problématiques liées au genre, les impliquer dans la lutte contre les inégalités où il y a des privilèges pour les uns (ce qu’il est souvent difficile aux hommes d’admettre) et des formes d’oppression pour les autres, en l’occurrence les femmes, est plus que nécessaire », affirme Patricia Bakalack, dans le cadre de la campagne digitale qu’elle a lancée en août sur Facebook, afin d’inviter les femmes à sortir de cette « attitude passive face aux violences dont elles sont victimes ». Entrepreneure basée entre Bruxelles et Yaoundé, l’ancienne actrice est une figure du feminisme au Cameroun.

Cette campagne donne la parole à des hommes d’univers et d’horizons divers. Loin de se lancer dans des discours moralisateurs, chacun d’eux, selon le canal qui lui sied le mieux (poème, témoignage, photo), explique pourquoi la violence n’est pas la solution pour s’imposer dans son couple (même si la femme est têtue jusqu’àààà) ou en famille. Parmi les nombreux témoignages reçus par l’équipe de la campagne, nous publions ici (avec l’accord des organisateurs de la campagne), ceux qui nous paraissent les plus édifiants.

« Je crois au sens de l’équité dans le couple », Landry Mbassi, curateur et promoteur culturel

Landry Mbassi est un artiste photographe et commissaire d’exposition bien connu de la scène culturelle au Cameroun, particulièrement dans le domaine des arts visuels. Il est engagé dans plusieurs projets comme le festival « YaPhoto » ou encore les Rencontres internationales des arts visuels de Yaoundé (Ravy), la biennale qui a célébré ses 10 ans en juillet, en faisant venir des artistes des 4 continents (Afrique, Asie, Europe, Amérique). Moi qui n’avais jamais entendu ce mordu d’art aborder un sujet aussi épineux dans notre contexte camerounais, j’ai été frappée par l’hommage rendu à l’éducation reçue de son père. Son père, homme de « l’ancienne technologie », qui avait déjà compris que la femme est un « trésor ». Faut-il le souligner ? Landry Mbassi est un fils du pays éton. Une ethnie où les femmes et les hommes sont réputés avoir de la poigne, du caractère. Mais Landry Mbassi sait se montrer doux. Il reconnaît que ce n’est pas facile, mais « impossible n’est pas camerounais ». Voici son témoignage pour « He for She ».

« J’ai reçu de mes parents une éducation exemplaire. Et aujourd’hui, devenu adulte, j’en suis hyper fier. Dès le bas âge (car il paraît que ça commence à la base), mes parents m’ont inculqué, davantage mon père, le respect mais encore le rôle et surtout la prise en compte des efforts de chaque personne qui constitue le couple. Aussi loin que remontent mes mémoires d’enfance, je ne me souviens pas avoir vu mon père et ma mère « se prendre la tête » en public et se déchirer devant leurs enfants ou des personnes étrangères à leur foyer. Encore moins mon père portant la main sur ma mère ». [….]

« Cette culture de l’harmonie de couple soutenue par un sens aiguisé du « savoir gérer » les moments durs, les incompréhensions et les prises de têtes, ont installé chez l’enfant et l’ado que j’étais un rapport à l’autre – la femme – qui me permet aujourd’hui de la considérer sur un pied d’égalité, autant dans la société (dans sa quotidienneté) que dans un espace plus intimiste. Je n’ai en effet jamais considéré la violence comme une option face à l’incompréhension, face à l’erreur ou à un comportement que l’on trouverait injustifié chez sa compagne ». […]

« J’ai ainsi grandi avec cette conception forte que la femme est un être qu’il faut accompagner et non cogner, nous devons en faire des partenaires, et l’on respecte ses partenaires. […] Ma mère savait tenir tête à mon père lorsqu’il fallait par exemple discuter budget du mois ou éducation des enfants. Je me souviens que mon père, habituellement plus souple dans ses punitions, se faisait souvent ordonner par ma mère de nous administrer des corrections qu’elle estimait à la hauteur des bêtises commises. Portait-elle le pantalon dans son foyer? Non. Mon père savait simplement être à son écoute. Et cette attitude m’a guidé tout au long de ma vie : savoir écouter l’autre, lui donner la parole quand c’est nécessaire, la laisser s’exprimer. Tout ceci permet d’éviter les violences que nous constatons de plus en plus dans nos jeunes foyers. Favoriser le dialogue, se mettre à la place de l’autre, le sens de l’équité, voilà d’où je le tiens. »

« Rien ne doit nous inhiber face à la violence tout court, mais plus encore, face à la violence faite aux femmes», Simon Bondje

Camerounais de la diaspora, son sens des valeurs, son respect de l’être humain, de la femme l’ont amené à sauver une jeune fille d’un viol collectif. Voici son témoignage pour « He for She ».

« PARIS, 19 ÈME ARRONDISSEMENT. Nous sommes en 2005, et à l’époque tout juste trentenaire, je traîne un physique de boxeur, une dégaine de videur de boite de nuit, avec l’insouciance de l’âge qui lui sied.

La cave, il est 7h30 environ, Paris se réveille. Je remarque tout de suite un trio qui se dispute près d’une camionnette, deux jeunes hommes, la trentaine, et une jeune femme. « Je ne monte pas avec vous ! » n’arrêtait pas de crier cette dernière, que l’un des gars agrippait fortement, essayant de la pousser de force dans la camionnette. J’avais remarqué ce couple, nous étions dans la cave ensemble, et ça buvait, ça dansait langoureusement, ça rigolait, ça flirtait, ça sautait aux yeux que c’était sa go… Mais alors, qu’est-ce qui n’avait pas marché ? L’indifférence des autres « cavistes » devant cette scène m’interpella et pendant que mbombo démarrait sa voiture, je partais aux nouvelles. Il tenta de me dissuader de m’y mêler:

Arrivé à la hauteur de la camionnette, je salue aussi poliment que les Isenbeck ingurgitées la nuit me le permettaient, et m’enquiers de la situation auprès de la demoiselle, qui de près paraissait bien plus jeune. Elle devait avoir 20 ans au grand maximum, un fort accent du pays, et une tignasse de lionne du Brésil. L’homme me répond sur un ton peu amène : « C’est ma copine, et je vais la ramener de force s’il le faut ! »

Ce n’était pas bien engagé…. Il était furax, son pote au volant, moteur qui tourne…

M’adressant à la jeune femme: « alors Mademoiselle, que se passe t-il ? » Le récit dévoila que OUI, le mec était bien son gars, mais que NON, celui qui est au volant elle ne le connaît pas et donc, NON, elle ne veut pas partir avec les deux qui, selon elle, avaient un plan un peu gourmand…

Moi :  » Bien, Mademoiselle, que voulez-vous faire? »
La jeune femme : « Je veux prendre le métro… »
Moi : « D’accord, je vais vous acc… »

À peine ai-je commencé la phrase que le gars m’a violemment interrompu : « Si tu ne montes pas, je te gifle ! »
Ma réponse ne s’est pas faite attendre : « Si tu la gifles, je te frappe ! »
Il a giflé sa go, je lui ai collé une gifle du droit, et un crochet du gauche. Game over ! Le djo se rendant compte que le combat était légèrement inégal, remonta fissa dans la camionnette de son ami, et ils ont décampé. La demoiselle est rentrée chez elle, en métro.

Rien ne doit nous inhiber face à la violence tout court, mais plus encore, face à la violence faite aux femmes qui, très souvent, part du postulat de leur faiblesse physique. Nous devons intervenir. Car ce matin-là, j’ai probablement sauvé une fille d’un viol collectif aux conséquences dévastatrices.

Lorsque je vais à la voiture, mon mbombo me demande : « Mbombo, tu n’as pas pris son numéro ? » Près de 15 ans plus tard, mbombo ne comprend toujours pas…

« Désolé de ne pas avoir vu », Roch Lessaint Mie-Ndunga

Si Landry Mbassi invite les hommes à faire appel au dialogue pour faire face aux tensions dans le couple ou la famille, certains reconnaissent leur culpabilité et demandent pardon. Le 27 août, Roch Lessaint Mie-Ndunga s’est fendu d’un poème à ce sujet. Le voici. 

Pauvre monde! Tristes hommes!
Faut pas vraiment se fier aux apparences…
Je n’ai pas vu!
Je n’ai rien compris!
J’ai manqué d’attention et de discernement!
J’ai aussi donc été floué, battu, violenté et laissé nu par cet homme, ces hommes qui s’expriment par les poings, la violence…
Je n’ai pas les mots…
Désolé de pas avoir vu.
De pas avoir compris…

Annick Ayissi, je sais qu’aucune parole, aucun regret ne peut guérir toutes ses blessures inscrites sur ton corps, gravées dans ton âme… souillées ton esprit… volées ta liberté…
Ça ne devrait même pas arriver…
Tu m’en vois désolé…
Pour ton courage…
Pour toutes les Patricia Bakalack,
Les Kareyce Fotso ,
Les Annick Ayissi,
Pour toutes ces héroïnes de ma vie…
Je vous aime!
Sans condition!

« Bourreau n’est pas une fatalité », Guy Ella

La violence, particulièrement celle faite aux femmes, est-elle une fatalité ? De mon modeste point de vue, je pense que non. Il est possible que le bourreau d’aujourd’hui soit l’ami demain. J’ai quelques exemples autour de moi qui m’incitent à penser ainsi. Des hommes violents qui ont réussi au fil du temps à tempérer leur ardeur. Certes le processus est long et les « rechutes » ne sont pas à exclure. Mais avec la volonté certains réussissent à changer. C’est pourquoi j’adhère au témoignage de Mr Guy Ella et trouve la démarche de Patricia Bakalack de donner la parole aux hommes assez importante. Les hommes sont souvent les grands oubliés des campagnes de lutte des violences faites aux femmes. Il est certes très important d’apprendre aux femmes que leur corps leur appartient, que personne n’a ne le droit de les obliger à faire ce qu’elles ne veulent pas. Il est aussi important d’éduquer les hommes, de les aider à maîtriser leurs pulsions violentes. Car ils sont aussi des « victimes » de cette violence qui les rend dans certains cas aussi malheureux. Quelle fierté tirer d’une famille disloquée, d’enfants livrés à eux-mêmes, d’une place dans la rubrique des faits divers d’un journal ? Mais il faudrait que les hommes acceptent aussi la main qui leur est tendue, qu’ils acceptent un travail qui prendra sans doute du temps. Cette réflexion de Guy Ella est très intéressante.

« Les campagnes contre, quelles qu’elles soient, tombent généralement toutes dans le piège du blâme. Celle-ci, contre les violences faites aux femmes, la parole aux hommes en 30 jours, a d’ores et déjà emprunté cette voie. Un classique donc dans lequel je choisis de m’inscrire en faux, comptant que la loi faisant déjà le job de sanction –dans le meilleur des mondes- il y a bien mieux à faire, avec une approche inclusive de la sortie de crise : comprendre et accompagner le bourreau vers une voie de sortie du cycle de la violence.
J’entends que l’étiquette « bourreau » n’est pas une fatalité, et donc qu’on peut en sortir. Mon leitmotiv : un de soigné, une voire dix de sauvées !

Comprendre le bourreau, ce n’est pas forcement excuser sa violence. Elsa Kane.

Tout part d’un constat avéré sur les réseaux sociaux: pas un seul post sur les violences faites aux femmes, où un homme ne se fendra d’un « faut aussi voir ce qu’elle lui a d’abord fait » ou « elle aurait pu éviter ça », sous-entendu « elle doit connaître les limites de son homme »… Arguments qui ont tendance – et à raison – à faire bondir de leurs fauteuils les activistes de la cause, avant que tout ne bascule dans l’émotionnel, rendant impossible tout dialogue constructif entre les deux parties.

Cependant, dans les mêmes réseaux sociaux, jamais vu un post assumé « Je suis un bourreau. », et pour cause, ça n’est pas une étiquette reluisante à mettre dans son CV, preuve que cela est vécu par eux-mêmes comme une honte.

Mais c’est connu, l’Afrique ne sait pas faire face à ses tares, ni résoudre pratiquement ses problèmes, tandis qu’ailleurs les thérapies de groupe existent pour toutes sortes de tares, y compris la violence.

Comprendre le bourreau c’est donc surtout l’aider à voir qu’il y a de la violence en lui, que cette violence ne dépend pas de comportements extérieurs, et surtout pas des agissements d’une femme.

Comprendre le bourreau c’est surtout lui expliquer que ce qu’il prend pour les causes de sa violence, à savoir les paroles ou agissements des femmes, ne sont que des prétextes à l’expression d’une violence que l’éducation n’a pas su éradiquer.

Comprendre le bourreau c’est surtout l’aider à revivre les scènes de violence dont il est coupable, son émotion après le passage à l’acte, les petits arrangements entre soi et soi-même, à commencer par nier l’évidence « je ne suis pas violent à la base », puis la fuite en avant « c’est sa faute », le moment de solitude « n’importe qui à ma place ferait la même chose », et bientôt la honte « surtout personne ne doit savoir ». En effet, « batteur de femmes » est une étiquette difficile à assumer face au public.

Comprendre le bourreau, c’est surtout lui faire accepter qu’il a besoin d’aide, lui proposer une thérapie pour en sortir, se défaire des chaînes de la violence, en sorte que toute crise, toute agression sur sa personne, trouveront des réponses dignes d’un véritable homme de caractère.

Enfin, soigner le bourreau, c’est résoudre le problème des violences faites aux femmes. »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *