Quand j’avais 5 ans , je m’ai tué

Credit photo : stop-aux-injustices.

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Il paraît que c’est aujourd’hui la fête de la jeunesse camerounaise. Moi quand j’étais jeune, je m’ai tué. J’avais peut-être 5, 10, 15 ou 16 ans, je ne sais plus mais j’étais jeune et j’avais des rêves plein la tête. J’étais vaillant, travailleur, fort avec des muscles plus gros que ceux de Popeye. Je m’ai tué parce que Pa’a Paul, ses amis et tout ne voulaient pas de moi. J’étais jeune et j’étais désespéré.

J’étais agriculteur, tu sais. Piochez, creusez, fouillez, bêchez ; ne laissez nulle place où la main ne passe et repasse.Je cultivais du manioc sur un sol plus capricieux qu’une femme avec des outils de l’âge de la pierre taillée. Puis j’ai eu un fils. Il n’a pas vu deux saisons de pluies. A force de bouffer du manioc du 1er au 31, il a fini par mourir. Papa à 18 ans orphelin de lui à 20 ans.

Quand j’étais jeune, j’étais belle. Ce n’est pas moi qui le disais, mais les hommes, les femmes et les autres jeunes du quartier. J’étais jeune et j’étais intelligente. Belle tête dans un corps bien fait qu’ils disaient. Moi je voulais juste faire des études aussi longues que le Nil pour que ma maman arrête de griller ses doigts chaque soir au bord de la route. Ceux qui devaient m’aider ne m’ont pas tenu la main. Ils m’ont dit : « T’es d’où, de quelle région, quelle tribu, ta mère c’est qui ? Ton père c’est qui ? » Alors je m’ai assise par terre et je m’ai tuée de désespoir.

 

Quand J’étais jeune, j’étais enfant soldat. Un jour des hommes sont arrivés dans mon village, ma ville. Ils avaient un Coran dans la main, un fusil dans la poche. Ils m’ont dit : « Tu seras des nôtres parce que « Allah n’est pas obligé d’être juste avec tout ce qu’il a créé ici-bas ». Le temps est passé et j’ai bien vu que ces gens qui criaient « Allah ! » matin, midi et soir ne le connaissaient pas, ne l’aimaient pas. La haine, le sang des innocents étaient devenus leur business. Ils rêvaient que de posséder le monde entier, ils rêvaient que de pouvoir. Alors je m’ai assis par terre et je m’ai tué.

Quand j’étais jeune, j’ai pris le bateau pour l’Eldorado. J’ai échoué quelque part. En Libye, en Tunisie, en Algérie, au Maroc, chez nos cousins qui nous aiment un peu, beaucoup, à la folie. J’ai erré des jours entiers dans le désert. J’étais comme Caïn, comme Robinson Crusoé, une ombre qui avait peur de son ombre. J’ai erré comme une âme en peine sur le sable fin. Le paysage de carte postale était devenu mon enfer. Toute une vie à recommencer avant même d’avoir commencé. J’ai erré, maudissant ce jour où j’avais cru ma vie ailleurs que sur ma terre. J’ai erré, rejeté par toutes ces Blanches qui en avaient assez de mon sexe ramolli par une vie de divagation. Mes rêves se sont noyés dans la mer et Lampedusa est mon cimetière.

Le 11 février est le jour de la fête de la jeunesse au Cameroun.

Le 12 février la journée internationale des enfants soldats.

Quand j’avais 5 ans, je m’ai tué est le titre du roman de Howard Buten qui m’a inspiré ce texte.

 Allah n’est pas obligé  est le titre d’un roman d’Ahmadou Kourama