Cachez-moi tous ces journalistes !

Depuis que trois journalistes chevronnés ont été convoqués et mis sous contrôle judiciaire pour « non-dénonciation » par le tribunal militaire, les professionnels des médias camerounais s’interrogent sur leur avenir. L’inculpation de Félix Cyriaque Ebolé Bola, Baba Wame et Rodrigue Tongue annonce le début d’une ère sombre et difficile.

Les trois journalistes Camerounais interdits de quitter le Cameroun. Crédit photos: 237online.com.

Les trois journalistes Camerounais interdits de quitter le Cameroun. Crédit photos: 237online.com.

C’est une affaire sensible, très sensible même. J’ai beaucoup hésité avant d’écrire sur ce sujet relégué au second plan par la crise qui a secoué le Burkina Faso le 31 octobre dernier. Mais finalement, l’envie d’écrire à été plus forte que ma peur de me retrouver, moi «  »petit poucet  » de la plume, au cœur d’un feuilleton médiaticojudiciaire dont personne ne maitrise encore les contours. Je m’interroge sur les conséquences directes ou indirectes qu’aura cette affaire de « non-dénonciation » sur l’exercice du journalisme au Cameroun.

Une première sous le Renouveau

De quoi s’agit-il ? Le 28 octobre 2014 Félix Cyriaque Ebolé Bola, secrétaire de rédaction au quotidien Mutation, Baba Wamé enseignant en web-journalisme à l’Ecole des sciences et techniques de l’information et de la communication (Esstic) de Yaoundé et Rodrigue Tongue, journaliste au journal Le Messager sont inculpés et convoqués au tribunal militaire dans le cadre de «l’affaire Me Harrissou ». Il est leur réprimandé : « Courant juillet-août 2014, en temps de paix, n’avoir pas averti les autorités militaires, administratives ou judiciaires de toute activité de nature à nuire à la défense nationale ». D’après plusieurs médias relatant l’affaire, Félix Cyriaque Ebolé Bola et Rodrigue Tongue auraient reçu entre le 23 et le 25 juillet dernier un document « litigieux » par l’entremise de Baba Wame. Le document serait venu de Me Harissou notaire, dit-on de grande réputation à Garoua (région du Nord) aujourd’hui en prison pour « outrage au président », « révolution contre la patrie et hostilité ». Le document devait être exploité dans leurs journaux respectifs. Aux médias qui ont relayé l’info, Félix Cyriaque Ebolé Bola affirme ne pas connaître Me Harrissou et l’avoir rencontré une seule fois lors de la couverture d’une assemblée des notaires en 2004.
Je sais que partout dans le monde, les journalistes reçoivent chaque jour dans leurs boites aux lettres, leurs emails, leurs téléphones des centaines de messages venant de partout. GIC, ONG hommes politiques, associations, comités, entreprises, et simples citoyens, sollicitent les médias pour toutes sortes d’événements. En fonction de sa ligne éditoriale, chaque entreprise de presse est libre d’exploiter ou non ces informations.
Je sais aussi que la protection des sources est un privilège sans lequel les médias auront un grand mal à fonctionner. Dans un contexte où les réseaux sociaux ont tué le scoop, c’est souvent sur des infos rares que les médias, surtout de la presse écrite, comptent pour attirer les lecteurs dans les kiosques.
Au Cameroun plus qu’ailleurs, la rétention de l’information n’épargne aucune publication. Même pas les médias d’Etat. Il y a un au deux ans, le quotidien Cameroun-Tribune avait réalisé tout un dossier sur la rétention de l’information. Maintenant c’est tout le monde qui aura peur de parler même pour donner la date d’un point de presse parce que « ces questions-là peuvent m’envoyer à Kondengui ». Par peur de cette épée de Damoclès qui pèse désormais sur sa tête,  il n’est pas exclu que le journaliste s’autocensure au risque de priver les lecteurs de ce qu’ils ont le droit de savoir.

Moussa Kaka

Selon diverses personnes que j’ai interrogées, c’est la première fois que des hommes des médias sont convoqués et inculpés devant un tribunal militaire depuis l’ascension de Paul Biya à la magistrature suprême il y a 32 ans. Mais l’histoire des médias en Afrique et dans le monde est jalonnée de faits comparables.
Il y a par exemple l’affaire Moussa Kaka  journaliste et correspondant de Rfi au Niger qui fit grand bruit en 2007-2008. A l’époque, il avait été inculpé et emprisonné pendant un an à cause de ses contacts professionnels avec les rebelles touaregs. Par un heureux hasard, je me trouvais devant le poste télé familial lors de la retransmission de sa libération. Je me rappelle, les cris de joie des femmes, la joie dans les médias. Félix Cyriaque Ebolé Bola, Baba Wame et Rodrigue Tongue n’ont pas (pour l’instant) été emprisonnés, mais mis sous contrôle judiciaire avec interdiction de sortir du Cameroun ou encore de faire des déclarations publiques. En gros, soyez journalistes, mais taisez-vous ou alors coopérez.