Cameroun : silence on meurt

Face aux drames, aux catastrophes qui touchent le petit peuple, certains de nos dirigeants ont choisi de démissionner. Le grave accident de Biyem-Assi est venu confirmer cette vérité implacable,

Le gros-porteur à l’origine  de l'accident de Biyem-Assi. Crédit photo : Prince Nguimbous.

Le gros-porteur à l’origine de l’accident de Biyem-Assi. Crédit photo : Prince Nguimbous.


Le 16 octobre, un camion en furie a fait 8 morts et une dizaine de blessés graves au quartier Biyem-Assi à Yaoundé. Ces élèves rentraient des classes après une dure journée sur les bancs, contents de regagner leurs domiciles où les attendaient surement un plat fumant d’Okok ou de haricot à la viande. Ils marchaient insouciants de la mort comme on l’est à cette âge-là.
Malgré la gravité de la catastrophe, c’est  6 jours après que le ministre des Transport, Robert Nkili est descendu sur les lieux. Sur les antennes du poste national de la Crtv, le patron des transports camerounais avait dit être « meurtri et préoccupé » par les obsèques de la mère de la Première Dame du Cameroun, Mme Chantal Biya qui se tenaient au moment de l’accident. En dehors du Mintransports, aucun autre ministre, ni le ministre de l’éducation de Base, ni celui de l’enseignement Secondaire ne s’est rendu sur les lieux pour consoler les parents, rassurer les responsables d’écoles ou réconforter les élèves du lycée de Biyem-assi, du collège Flemming, du complexe scolaire Nesca, qu’on imaginent traumatisés par la mort violente de leurs petits camarades. Pas un mot, une phrase, une lettre, une fleur, rien. Même pas un message à Joël Embiid, le basketteur camerounais des sixers de Philadelphie qui pleure Arthur Embiid son petit frère de 13 ans, l’une des victimes du drame.

Octobre meurtrier

Nos officiels sont soudain devenu muets, aveugles. Un silence assourdissant, que beaucoup de camerounais assimile à de l’indifférence pour le petit peuple. Le drame de Yaoundé qui est survenu quelques jours après un accident similaire à Ndokoti à Douala aurait pu être plus catastrophique étant donné que l’accident a eu lieu à la sortie des classes, donc à une heure de grande affluence.
Ici, il ne s’agit nullement de juger qui que soit mais de questionner les actes de ceux qui sont à la tête de ce pays. Un ministre, un gouverneur, un préfet, un maire n’est pas n’importe qui ! C’est un leader, un meneur d’hommes capable d’impulser une politique. Il a des devoirs, un rôle précis à jouer, dans son ministère, son territoire de compétence, c’est lui qui mène la danse. Alors lorsqu’il choisit le silence alors que les situations lui imposent de réagir promptement que penser ?
Dans cette histoire, les partis politiques ne sont pas non plus à acclamer. Eux qu’on n’a pas beaucoup entendus depuis le début de ce mois d’octobre meurtrier, (en dehors du Mouvement pour la renaissance du camerounais (Mrc) descendu à Biyem-Assi quatre jours après l’accident). Les tragédies de Biyem-Assi et de Ndokotti ne sont pas les seuls. Depuis le début du mois, il y eu des accidents à Bafang, Bafoussam, Nkongsamba où deux jeunes prêtes sont morts broyés dans leur voiture. Pas un message de nos politiciens pourtant jamais avares de mots quand il faut tirer sur le régime. Normal n’est pas ? On n’était pas en période électorale!

 

Aimé Césaire : remenber l’alchimiste du verbe !

Voilà 7 ans que cette grande figure de la littérature francophone nous a quittés. Écorché, révolté par l’inégalité entre les hommes, il avait fait de sa plume une arme redoutable. Yaoundé se souvient de son appel fraternel.

Aimé Césaire par le peintre Amaury Colyr Bonnin. Photo Barraki via wikimedia CC.

Aimé Césaire par le peintre Amaury Colyr Bonnin. Photo de Barraki via wikimedia CC.

« Je viendrais à ce pays mien et je lui dirais : Embrassez-moi sans crainte… Et si je ne sais que parler, c’est pour vous que je parlerai ».  Je me lève ce matin d’octobre pluvieux et dans ma tête résonne inlassablement ces vers d’Aimé Césaire. Je suis comme obsédée textuellement. Les mots s’égrènent dans ma tête,comme un chapelet de bonheur. «Partir. Mon cœur bruissait de générosités emphatiques », «Partir… j’arriverais lisse et jeune », «Au bout du petit matin » et je comprends très vite que la journée ne sera pas à l’indignation mais à l’émerveillement. Pourtant aussi étonnant que cela puisse paraître, il y a longtemps que je n’ai pas ouvert  « Cahier d’un retour au pays natal ». La faute ? Au livre. Ce poème long d’une quarantaine de pages écrit en vers libre entre 1936 et 1939 fait partie de ce genre d’ouvrages qui marquent d’une trace indélébile la mémoire du lecteur. Après une fouille minutieuse, je retrouve mon exemplaire au milieu d’autres bouquins. Je tourne frénétiquement les pages. J’avale goulument les mots et me laisse porter par la puissance évocatrice, la touche rythmique et la parole humaniste d’un poète qui a mis ses idées au service de la lutte contre le racisme, l’égalité entre les hommes. A travers la négritude, Aimé Césaire et les autres figures de proue de ce mouvement littéraire et politique que furent Léopold Sedar Senghor (le poète président) et Léon Gontran Damas voulaient rétablir l’homme noir dans sa dignité. Chacun dans son style d’écriture (académique pour Senghor et populaire pour Damas).

Césaire entre humanisme et négritude

En tournant les pages de « Cahier d’un retour au pays natal ce matin« , je constate que les ans n’ont pas altéré la portée et la force du discours de Césaire. Certes l’homme noir n’est plus l’opprimé de jadis. Certes les pays africains sont indépendants depuis 50 ans, certes le monde est devenu un village planétaire, mais réduire l’œuvre du martiniquais au seul problème des noirs, c’est oublier que qu’Aimé Césaire était avant tout un humaniste. L’humain, l’égalité entre les peuples est au centre de son œuvre. N’a-t-il pas dit « Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir »?
Et dans ce monde où la violence semble la chose la mieux partagée, de nombreux peuples sont opprimés, spoliés, sans aucun droit même pas celui de choisir où ils peuvent vivre. Je pense aux rom, aux kurdes, aux afghans, aux jeunes de Gaza, à ceux de la République Centrafricaine, du Mali, aux minorités invisibles de Chine, à ces petites filles du Kivu en Rdc prisent dans l’étau d’une guerre sans fin.

L’hommage de Yaoundé

Parce que nous lui devons bien ça, un devoir de mémoire, Yaoundé se souvient. A l’initiative du talentueux metteur en scène camerounais Martin Ambara, un hommage artistique d’une semaine a été rendu du 7 au 15 octobre au poète décédé en 2008. Un hommage qui n’est pas le premier en Afrique. Le 20 mars 2013 à Dakar, à l’ occasion de l’ouverture du colloque organisé pour célébrer le Centenaire de sa naissance, le Président Sénégalais Macky Sall avait salué la mémoire d’un homme politique et écrivain engagé.
A Yaoundé, si la représentation théâtrale de « Cahier d’un retour au pays natal » a eu lieu en l’absence d’officiels camerounais et que le metteur en scène a regretté  l’indisposition de l’écrivaine martiniquaise Fabienne Kanor (elle a plusieurs fois honoré les milieux culturels camerounais de sa présence), le public de Yaoundé a répondu présent et ne s’est pas ennuyé une seconde au cours de ce rendez-vous du donné et du recevoir.

Cameroun : les militaires font la pluie et les coups de poing

Pendant que Boko Haram sème la terreur dans le Nord du pays, les militaires tabassent et terrorisent les pauvres populations qu’ils ont pourtant le devoir de protéger. Même les policiers en prennent pour leur grade.

Ce n’est pas un fait nouveau. La brutalité de nos forces de l’ordre à l’endroit du simple lambda a souvent fait l’objet de billets d’humeur. Comment en effet rester indifférente face à un phénomène qui prend de l’ampleur ? Le fait divers qui me fait sortir de ma réserve est rapporté par le quotidien camerounais Le Jour et s’est déroulé à Douala au quartier Ndogbong. Cette zone est connue pour l’embouteillage qui y règne particulièrement aux heures d’affluence.

Ce jour-là une policière essayait de réguler la circulation, lorsqu’elle a été défiée par un automobiliste visiblement allergique à la moindre injonction. Le militaire vert de colère, ne s’est pas gêné pour sortir de son véhicule, gifler la pauvre dame à toute volée, arracher ses galons et son téléphone portable, cravater un commissaire descendu sur les lieux s’enquérir de la situation. Il faudra une circulation bloquée pendant deux heures, la descente du sous-préfet de la zone pour que le forcené daigne enfin se présenter et s’expliquer. Et ô surprise ! Les policiers de Ndogbong n’avaient pas à faire à n’importe qui. Mais à un colonel, capitaine de vaisseau et haut-responsable au ministère de la Défense !

Des scènes comme celle-là, je pourrais en raconter des tonnes. Je pense encore à cette famille, le père, la mère, les deux enfants et la nièce tués en début d’année dans un accident de la route parce que des hommes en tenues s’étaient lancés dans un dépassement hasardeux. La famille revenait d’un séjour dans la cité balnéaire de Limbé lorsque ce décès brutal est intervenu mettant ainsi fin à des rêves, à une vie familiale sans histoire.

Comment des gens formés pour prévenir les troubles à l’ordre public peuvent être les premiers à semer le chaos et la désolation ? Comment un haut-gradé de l’armée peut-il se comporter avec autant de mépris pour les autres ? Pour une bière bien glacée, une bousculade dans la foule, une place njoh (gratuite) dans le taxi ou le bus, une inscription pour l’enfant dans un lycée, une belle au derrière renversant, ils sont prêts à sortir le poing et de plus en plus l’arme.

Trop de visages défigurés, des larmes versées, des familles endeuillées !

il est temps que cela cesse !

La rue n’est pourtant pas une une arène pour gladiateurs en mal de combats et mon visage n’est pas un tam-tam !